Entre apparition et présence incarnée : Yeeun Kim, une nouvelle voix de la photographie contemporaine
© Yeeun Kim, 2025
Yeeun Kim est une jeune artiste coréenne basée à Londres. Avant d’être photographe, elle se définit d’abord comme une artiste plasticienne, mais c’est surtout à travers la photographie et la vidéo (court métrage) qu’elle exprime au mieux ses aspirations créatives. Elle se forme d’abord à la Konkuk University de Chungju, où elle obtient son Bachelor of Fine Arts entre 2019 et 2024. À l’issue d’un échange universitaire à l’EMBA de Quimper en 2022, elle visite l’Europe et la France. Elle s’inscrit ensuite à la Goldsmiths, University of London, entre 2024 et 2026, où elle prépare un Master of Fine Arts.
Yeeun Kim oscille entre photographie, image animée et installation. Sa photographie, photographie argentique tirée à la main en chambre noire, très classique dans son médium et sa conception, se déploie à travers plusieurs formats dans un espace pensé pour les accueillir et dialoguer avec le spectateur. Son travail vise avant tout à observer : elle observe les sentiments, la distance, la perception que nous avons des relations humaines, des rencontres, ainsi que les frontières physiques et mentales.

© Yeeun Kim, 2025
Son œuvre constitue une documentation d’expériences humaines, de moments, de rencontres et de lieux inconnus vécus lors de voyages, des disparités culturelles et des frontières, qu’elle aborde avec un regard fin sur les contextes sociaux et géographiques. Elle voyage notamment en Moldavie, dans l’État non reconnu de Transnistrie et en Asie centrale. Elle cherche à capturer l’essence même de ce qui fait de nous des êtres humains. Son travail est d’autant plus éloquent aujourd’hui, à l’ère de l’IA, où les rapports humains sont de plus en plus fragiles. Cette approche documentaire de l’être humain et du voyage vise avant tout à capter, suivre et comprendre les paysages et les vies quotidiennes au sein de territoires qui lui sont méconnus, au sein de cultures multiples. Sa photographie et ses installations invitent à réfléchir sur la manière dont nous tentons de comprendre les autres et d’entrer en relation avec d’autres êtres humains.

© Yeeun Kim, 2025
Pourquoi la photographie ?
Yeeun Kim découvre la photographie très jeune : dès l’âge de 15 ans, son cousin lui offre un appareil. Dès lors, elle commence à s’essayer à la photographie de paysage. Tout au long de sa scolarité, cette passion l’accompagne ; elle décide donc d’intégrer un Bachelor of Fine Arts vers ses 20 ans, ainsi qu’en parallèle un diplôme de vidéographie. Pour intégrer une école d’art en Corée, de nombreux tests pratiques, notamment en dessin, sont nécessaires. Cela a créé énormément de stress chez Yeeun Kim.
La pratique de la photographie est pour elle un exutoire, une façon de s’amuser, une source de bonheur. Sa carrière se construit en partie grâce à Instagram : des marques sont sensibles à son travail. La photographie professionnelle devient alors une pratique avant tout commerciale et publicitaire. Mais Yeeun Kim poursuit sa pratique personnelle et artistique à côté de son activité professionnelle. La photographie de mode lui offre une grande liberté artistique et nourrit aussi sa pratique annexe. Elle est indissociable : Yeeun Kim est une artiste plurielle. Yeeun Kim conserve son esprit de rébellion et souhaite explorer davantage de choses, découvrir et tester de nouvelles approches. C’est ce qu’elle parvient à faire dès son échange à Quimper, puis à Londres. Quimper représente pour elle un très grand changement : elle apprend et découvre énormément de langues en six mois, dont le français qu’elle parle un peu.

© Yeeun Kim, Face Drop, 2021 (court-métrage)
Quelles sont ses inspirations ? Comment se construit son travail artistique ?
Sa photographie est avant tout documentaire : c’est son voyage personnel, son exploration du monde, des voyages et des frontières. Elle témoigne de sa croissance en tant qu’individu et de son rapport au monde et aux autres. Il y a beaucoup d’elle‑même dans son travail : c’est son reflet. Sa photographie est instinctive, non planifiée et très spontanée. L’organisation et la présentation, le tirage, sont des éléments auxquels elle pense après coup.
Si Yeeun Kim aime tant voyager et photographier ses voyages, c’est avant tout en hommage à sa grand‑mère qu’elle rendait visite dans sa maison de montagne isolée, au cœur de la nature. Il se dégage beaucoup de paix et de nostalgie de ses tirages, c’est ce qu’elle convoque, car c’est en pensant à sa grand‑mère qu’elle photographie. Yeeun Kim cherche à capter un moment, un instant de vie bref, une atmosphère globale. Il y a toute une dimension de sérendipité, car elle pratique la photographie à l’argentique, ce qui exige patience et travail artisanal. Elle découvre ses tirages au fur et à mesure : une seule photographie demande énormément de temps de travail. C’est le principe même de l’argentique, qui implique ce ralentissement et cette conscience des choses. C’est un processus entièrement réalisé à la main.
Yeeun Kim ne clôt pas de séries, ni ne les commence de manière formelle : ses photographies s’inscrivent dans un continuum, les projets ne s’arrêtent pas. Derrière ses clichés et ses personnages, elle ne raconte pas d’histoires précises. Elle montre des amis, des instants de vie, les liens sociaux, la solitude même. En capturant son entourage et ses paysages de voyage, Yeeun Kim nous parle avec poésie de notre rapport au monde et aux relations humaines. C’est encore plus éloquent aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux, où l’intimité est exposée, où les relations parasociales sont de plus en plus courantes, et où l’IA nous isole.

© Yeeun Kim, Recorded Boundaries, Conversations Nearby, 2023
Les frontières physiques et géographiques : comment nos relations sont conditionnées par des espaces, une nouvelle manière d’exposer la photographie argentique
Yeeun Kim parle avant tout de son expérience, de sa manière de grandir. Elle montre des frontières à la fois géographiques et relationnelles, les différences culturelles qu’elle a pu rencontrer en tant que Coréenne. La mixité des cultures. En tant que Coréenne, la séparation entre une Corée du Nord et une Corée du Sud est marquante. Elle l’accompagne tout au long de sa vie en Corée. Elle aime montrer ces espaces, flous, mélangés, ces aires géographiques à la fois distinctes et imbriquées. Cet intérêt se manifeste dans ses sujets, mais aussi dans sa pratique de la photographie argentique, de l’installation et de la vidéo.

© Yeeun Kim, Where Did I lose you, my trampled fantasies ?, 2025
Elle joue avec l’espace, elle nous propose de nouvelles façons d’exposer la vidéo et la photographie argentique dans un lieu donné, précisément pour ne plus faire frontière avec le regardeur. Elle allie ainsi techniques traditionnels et techniques modernes, en intégrant le numérique. Son propos est à la fois littéral – elle montre des frontières – et métaphorique : les frontières physiques que nous rencontrons à travers la photographie. Le fait de mélanger la photographie, la vidéo et la sculpture dans un espace confère une réflexion sur une nouvelle manière de regarder et d’appréhender la photographie, et c’est en cela qu’elle mérite toute notre attention.
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Inès Chaouachi
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